Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Incendie de Saint-Germain-de-Joux (21 juin 1868)

 

Trois de nos villages du Bugey, ont connu de terribles incendies durant la seconde moitié du XIXe siècle : Montanges en 1861, Châtillon en 1870, et St-Germain-de-Joux en 1868, dont la propagation était due à la transmission par le vent des flammes par les toitures, encore trop souvent couvertes en tavaillons (planchettes de bois), et non encore en tuiles.

La salle de réunions de la mairie de Saint-Germain-de-Joux en conserve deux témoignages visuels encadrés, une gravure et une photographie, avec un résumé imprimé au dos.

Incendie de St-Germain-de-Joux

Sur cette gravure on distingue à gauche les quelques maisons qui n'ont pas été incendiées, comme celle qu'habitait le Dr Jean-Luc Boucher, carrée au toit à double pente,
avec les remarquables peintures murales du cabinet évoquant le commerce et les corsaires en Méditérranée, et avec ses deux tours au fond du jardin (dont il n'en subsiste plus qu'une seule).

 

Incendie de St-Germain-de-Joux

Sur cette vue aérienne, prise suivant un autre angle, les maison préservées se trouvent à droite.

Nous avons retrouvé les colonnes du Courrier de l'Ain, de de juin 1868. Elles relatent les circonstances, finalement plus de 50 maisons détruites et seulement 6 épargnées, la détresse des habitants qui campent dans les prés, et les dons, sans oublier de bien mettre en valeur les donateurs...

Le village de St-Germain-de-Joux, composé de 60 habitations environ, est en grande partie réduit en cendres. On n'a pu sauver qu'une partie de l'Église ; - le clocher et les cloches sont détruits ; - la maison commune, le presbytère et 5 ou 6 maisons particulières dont les toitures n'étaient pas en bois, n'ont pas été brûlés. Plusieurs des bâtiments incendiés étaient assurés. La malveillance paraît étrangère à ce sinistre qui a éclaté à 8 heures du matin, dans la maison d'un boulanger et s'est développé avec une telle rapidité qu'à midi tout le village était en flammes. Il n'y a pas de mort à déplorer ; quelques personnes ont reçu des blessures sans gravité.

Un secours a été demandé d'urgence par M. le préfet à Son Excellence le ministre de l'Intérieur. En attendant, M. le préfet a envoyé immédiatement au maire un secours de 30 fr sur les fonds dont il peut disposer.

On lira avec intérêt les détails que nous transmettent sur ce désastre des lettres de Nantua :

« Le feu s'est déclaré à 9 heures du matin dans le grenier à foin d'un sieur Tournier. Pas de cause saisissable. Nul n'était monté au grenier depuis la veille. Le foin rentré sec il y a 8 jours, n'a pu s'embraser spontanément.

« Les maisons voisines, le vent soufflant du nord, s'enflammèrent ; mais l'on pouvait espérer de limiter les pertes à quelques maisons du bas du village, lorsque le vent tourna à l'est. Alors le clocher couvert en tavaillons prit feu. Le jet de pompe n'ayant pu les atteindre, la toiture et les madriers de la sonnerie furent bientôt consumés, et les trois cloches précipitées à travers la voûte de l'église.

« Du clocher, le feu gagna le haut du village, et à dix heures tout était brûlé, j'entends 16 ou 17 maisons.

« Les pompiers de St-Germain, de Nantua, Châtillon et Montanges ont réussi toutefois à préserver la mairie, le vaisseau de l'église, la maison de l'adjoint (M. le docteur Guillermet), celle su sieur Pelletier et deux autres encore. M le sous-préfet, arrivé sur les lieux vers midi, a dirigé les secours et pourvu aux besoins de toutes sortes les plus urgents.

« 58 ménages campent dans les prés sous des tentes improvisées où chacun a recueilli ce qu'il a pu sauver.

« Au plus bas mot, il y a pour 300.000 francs de pertes. Peu d'individus sont assurés. Deux personnes seulement ont été blessées : une femme qui a eu la jambe fracturée et un pompier sur le pied de qui a passé la pompe. « A cette heure une quête se fait à Nantua : on y reçoit en argent, linge et denrées ce que la charité commande de donner. Le prix des secours peut donc se mesurer surtout à la promptitude avec laquelle ils arrivent : ce sont des bouches à nourrir et des mobiliers et lingeries à reconstituer, en attendant que vienne le moment pour la reconstruction des maisons… »

Autre lettre également du 20 juin

« Vous avez déjà appris par voie télégraphique l'affreux sinistre qui a anéanti en quelques heures un des plus jolis villages de notre arrondissement. St-Germain-de-Joux, village hier si gracieux, si riant, n'est plus aujourd'hui qu'un amas de décombres fumant encore. C'est un spectacle à émouvoir le cœur le moins sensible.

« Le feu a pris sur les 9 heures du matin, on ne sait trop comment, à une maison du bas du village. Poussées tout à coup par un vent violent, les flammèches se sont bientôt dispersées sur tous les toits environnants et ont aussitôt embrasé le clocher de l'église, qui, dominant les maisons du haut village, a servi à son tour à étendre le cercle de l'incendie. Depuis très longtemps il fait dans notre pays une sécheresse brûlante qui a contribué à activer les flammes et à rendre impossible toute espèce de protection efficace. D'un autre côté, c'était jour de foire à Nantua, distant de 12 km de St Germain ; une grande partie des habitants du village et des villages environnants s'y étaient rendus, de telle sorte qu'il n'y a pas eu immédiatement sur les lieux du sinistre une quantité d'hommes suffisante pour combattre le fléau. Aussitôt que la nouvelle en a été apportée dans les communes voisines, à Châtillon et à Nantua, un grand nombre de personnes sont accourues avec empressement ; les pompes de Charix, des Neyrolles, de Châtillon, de Poisat et de Nantua n'ont pu empêcher la destruction, car pour six maisons que le feu a épargnées, 46 ont été dévorées.

« La plus grande partie des maisons incendiées étaient couvertes en bardeaux ou tavaillons ; celles qui ont été préservées sont couvertes en tuiles. Presque tout le bétail a été sauvé, ainsi qu'une trop faible partie du mobilier des habitants. Heureusement les récoltes n'étaient rentrées que partiellement et plusieurs maisons étaient assurées. Des secours ont été organisés immédiatement pour recueillir et nourrir cette malheureuse population qui campe dans les prairies voisines. Espérons que la charité publique, à laquelle on ne fait jamais appel en vain dans notre pays, contribue à réparer des pertes si grandes. Tout le monde a fait son devoir. Les autorités civiles et judiciaires, la gendarmerie, un grand nombre de prêtres se trouvaient sur les lieux. »

Dernières nouvelles

De nouveau renseignements officiels portent à 47 le nombre de maisons qui ont été la proie des flammes ; elles appartiennent à 43 propriétaires et étaient occupées par 57 ménages. La perte totale est évaluée à 361.000 francs suivant une estimation, et à 300.000 suivant une autre plus modérée. Les assurances s'élèvent pour les bâtiments à 130.800 fr., pour le mobilier à 50.000 et pour l'église à 12.000 fr. ; 22 maisons et 34 mobiliers n'étaient pas assurés.

Après un tel désastre suivi de tels besoins nous allions faire appel à la sympathie publique quand nous avons reçu la lettre suivante, postée de Bourg, le 22 juin 1868, et adressée à Monsieur le Rédacteur du Courrier de l'Ain :

En présence de l'immense désastre qui vient de détruire en grande partie St-Germain-de-Joux, commune de l'arrondissement de Nantua, le Comité de la Cavalcade de Bourg a l'honneur de vous adresser la somme de cinquante francs, qu'il destine au soulagement des malheureux incendiés de cette localité, en vous priant de le faire parvenir au bureau de bienfaisance, chargé de recueillir les offrandes. Cette somme est prélevée, avec l'autorisation de M. le Président du bureau de bienfaisance de Bourg, sur le dernier versement qui était opéré entre les mains du trésorier, et dont vous avez indiqué la provenance dans le numéro du Courrier de l'Ain en date du 20 juin ; ce versement avait été mis en réserve pour solder quelques factures tardives envoyées dont on ignorait le montant jusqu'à ce jour. Prévoyant qu'une souscription sera ouverte dans vos colonnes en faveur de ces malheureux, la Cavalcade s'estimera heureux d'avoir pu s'inscrire en tête de votre liste, et d'envoyer son obole au nom de tous les souscripteurs de la fête de charité du 7 juin et en particulier au nom des membres actifs. Agréez, Monsieur le Rédacteur… [Signé] Les Membres du Comité de la Cavalcade.

Souscription en faveur des incendiés de St-Germain-de-Joux

Comité de la Cavalcade de Bourg 50 f. ; Le Directeur du Courrier de l'Ain 20 f. ; Y., anonyme 5 f.

Au moment de mettre sous presse, nous recevons de St-Germain-de-Joux la lettre suivante : Saint-Germain le 22 juin. Monsieur le Rédacteur, « Au nom des victimes de notre immense catastrophe, j'ai recours à votre journal pour porter au public le témoignage de notre reconnaissance pour les secours qui nous sont envoyés. – Nous avons reçu : De Mgr l'Évêque de Belley 200 f. ; L'abbé Blanc, vicaire de Belley 70 f. ; Hôpital de Confort 100 f. , plus l'admission de 4 vieilles femmes à (en) cet hôpital ; La ville de Nantua 1 612,05 f. ; La commune de Châtillon 526,20 f. ; La commune de Montange 26,20 f. ; La commune des Neyrolles 89,35 f. ; Chevron fils, à Nantua 20,00 f. ; Chanal, avocat à Nantua 20,00 f. ; Monnet, agent-voyer 5,00 f. ;Carrier agent-voyer à Châtillon 1,50 f. ; Total 2 670,30 « Faites, je vous prie, appel à la charité publique ; le nombre de victimes est immense : 52 maisons détruites ; plus de pain, plus de vêtements, plus d'asile pour ces infortunés ; pas d'abri pour recevoir les récoltes pendantes. « Agréez d'avance les remerciements d'une population dans la désolation. [Signé] « F. Blanc, trésorier provisoire pour les secours. » [...]

Les détails qui nous sont parvenus sur le désastreux incendie de St-Germain-de-Joux se confirment sur tous les points par les nouveaux renseignements qu'on nous adresse. Ils seront complétés par des traits honorables de probité dont nous sommes à regret forcé de renvoyer le récit au prochain numéro. On ignore la cause de l'incendie. La femme Tournier, dans la maison de qui le feu a pris, avait allumé entre sept et huit heures du matin, son fourneau avec des copeaux et du petit bois, pour faire chauffer de la tisane qu'elle porta à sa voisine qui est malade. Quelques instants après sa sortie, elle entendit jeter l'alarme et vit que le feu était dans le grenier à fourrage, situé au-dessus de la chambre où se trouvait le poêle… Au premier avis, les pompes de Châtillon-de-Michaille, de Montanges, du Poizat, de Charix, des Neyrolles et de Nantua ont été amenées ; Les travailleurs ont déployé le plus grand zèle : on remarquait parmi eux plusieurs prêtres, MM. Le juge de paix du canton, les chefs des douanes, des magistrats, plusieurs personnes notables, etc… Les gendarmes de Bellegarde, avertis par la lueur et la fumée sont arrivés sur le théâtre de l'incendie. Nous avons annoncé l'accident arrivé à la femme Bernard ; voici quelques détails à ce sujet : cette femme, âgée de 55 ans, voulut pénétrer dans son bâtiment enflammé pour sauver une génisse ; en ce moment-là, une poutre tomba et lui cassa la jambe ; la génisse resta dans les flammes. L'état de la blessée n'inspire pas d'inquiétude ; MM. Les médecins Piquet de Châtillon, et Brey, d'Échallon, ont immédiatement procédé au pansement. Des vivres ont été apportés de toutes les communes environnantes pour subvenir aux plus pressants besoins des incendiés et sont distribués sous la surveillance de M Guillermet, adjoint. […]

Résumons les dernières nouvelles locales : une lettre de l'évêque de Belley (Pierre-Henri) à ses diocésains : « Venez au secours… » ; un secours de 1.000 fr par le ministre de l'Intérieur ; une liste de donateurs figurants dans une lettre de M. Blanc, percepteur ; « Les sieurs Favre, cantonnier, et Blaise Vion-Delphin de Lalleyriat, qui ont sauvé les archives, les papiers de service, la caisse et le mobilier du percepteur […]

Un autre témoignage

Ajoutons un autre témoignage, celui de Théodore Lacroix, de Châtillon : « Le 20 (juin 1868), entre 8 et 9 heures du matin, le feu s'est déclaré à St Germain de Joux. J'étais en ce moment à la ferme de mon père Sur le Jet, en rentrant à midi et demi, j'ai appris ce malheur, je m'y suis rendu de suite. Lacroix Jean, huissier, mon lieutenant commandait les pompiers en mon absence, mais malgré le secours de 8 à 9 pompes, le village tout entier a brûlé à l'exception de la maison commune et de l'école …le clocher de l'église a brûlé, les cloches sont tombées dans la nef, une s'est brisée, une s'est fondue et l'autre est intacte… C'est un affreux sinistre à l'égal de celui de Montanges en 1861…. » [Paul Lacroix, notes Lacroix]. L'auteur ne pensait certainement que seulement deux ans plus tard sa commune subirait aussi un terrible incendie.

 

Rassurons nous, plus de 150 ans après, ce type de catastrophe ne peut plus nous arriver. A moins que ... de ravageurs incendies de forêt, ou bien des casseurs incendiaires de nos villes réussissent l'impensable...

 

Publication : Ghislain Lancel. Source : Le Courrier de l'Ain, juin 1868 (vues 37/38-42/43-46)

Première publication le 21 octobre 2026. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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